29 novembre 2005
Link Wray et Chris Whitley : fins de route...

Triste
début de semaine. Nous apprenons par un article de Philippe Garnier
dans Libé daté du 27 novembre la disparition de Link Wray et celle de
Chris Whitley. Pas grand chose à rajouter à cet excellent papier que
vous trouverez ci-dessous. Link Wray fut indéniablement l'un des
guitaristes importants du rock par son style inquiétant et très
caractéristique. Je recommande particulièrement ses collaborations avec
Robert Gordon qui dynamitèrent et dynamisèrent l'académisme du
rocker new yorkais en introduisant une touche de sauvagerie dans son
revival rockabilly.
Link Wray n'a peut-être pas inventé le rock, mais il y a ajouté la délinquance. Jeune de coeur et vieux comme la roche, il a grondé jusqu'à l'âge avancé de 76 ans. Le sang-mêlé (Shawnee) de Caroline-du -Nord s'est éteint le 5 novembre à Copenhague, où il vivait depuis 1978 sur une île qui avait abrité Hans Christian Andersen.
Plus encore que par son larsen assassin (le premier de l'histoire), Wray a influencé trois générations de rockers par sa touche inquiétante, limite molesteur de fillettes : veste de cuir, clope au bec, silhouette sinueuse, il faisait clairement désordre dans l'atmosphère dentifrice des années 50. Son fameux son énorme est né un jour qu'on demandait aux Wraymen (Link et ses deux frangins) de jouer un «stroll», danse de l'époque, en file indienne (justement), au rythme lent. Comme il ne connaissait aucun stroll, Vernon Wray a juste placé le micro devant l'ampli de Link. Larsen ; extase immédiate des jeunes. Cherchant plus tard à reproduire le son en studio, Wray dut percer les minuscules haut-parleurs de son ampli pour obtenir un son crade à souhait. Cadence Records a vendu The Rumble (c'était l'année de West Side Story) à un million d'exemplaires.
Les Wraymen ont continué longtemps (sur Epic) dans la même veine loubarde : Rawhide, Jack the Ripper, Black Widow, etc. ; de quoi émouvoir tour à tour Pete Townshend, Neil Young, Bashung ou Tarantino (la fameuse scène de danse de Pulp Fiction). Ayant chopé la tuberculose à l'armée durant la guerre de Corée, Wray a dû plus tard se faire enlever un poumon, ce qui réduisait ses possibilités vocales. Mais l'originalité ne vieillit pas, et Wray a pu se produire sans gêne ni pathos durant des décennies, reconnu par les punks et les grunge comme un géniteur sans âge.
Whitley l'enfiévré. Chris Whitley n'a passé que quarante-cinq ans sur cette terre, mais était peut-être un musicien aussi immense que Wray. Son premier disque en 1991, Living With the Law, a résonné comme un coup de fouet sur une scène musicale avachie, et il a ensuite mis les bouchées doubles, comme s'il avait effectivement la mort aux fesses : douze albums, en autant d'années.
Influencé par Hendrix et Johnny Winter en égale mesure, il n'en était pas moins, lui aussi, un original. Son phrasé vocal était particulièrement inventif, sa voix enfiévrée et urgente. Il a peut-être trop expérimenté pour plaire à tout le monde, mais sa musique était spectrale, volumineuse comme un ciel de l'Ouest, et restait dans les os bien après écoute. Din of Ecstacy, le titre de son deuxième disque, résume bien ce qu'on pouvait attendre de lui, surtout sur scène : «boucan en extase», selon ce qu'il avait pris ce jour-là.
Filiforme et pas qu'un peu effrayant (Viggo Mortensen dans The Indian Runner, disons), il portait bien, sinon son âge, ses habitudes vivant aussi durement qu'il jouait. Il ouvrait un de ses récents CD (War Crime Blues, peut-être son meilleur, sorti sur Fargo), par ces paroles prémonitoires : «Quand je mourrai/ Qu'on ne laisse aucune matière/ Ramper sur ma peau/ Laissez-moi juste reposer/ Comme je suis venu au monde (in my birthday shirt).» La chanson s'appelle Made From Dirt.
Si la musique de Chris Whitley tirait principalement sur le country blues, la production de ses disques et son imagerie étaient résolument modernes. Les reprises dont il émaillait ses concerts aussi : The Call Up des Clash, I Can't Stand It ou Perfect Day de Lou Reed. Et quel musicologue borné laisserait ainsi une version d'I Wanna Be Your Dog en testament ? Le disque, déjà disponible sur son site, doit sortir en 2006. Whitley a résidé plusieurs années à Dresde, en revenant en 2001 pour faire son meilleur disque «produit», plus rock que les autres, Rocket House.
James Trussart, le luthier des stars, a passé six mois à lui faire une guitare. Elle ne sera jamais livrée. Déjà malade quand il est venu chez lui commander l'instrument, Whitley est mort à Houston, où il est né, d'un cancer des poumons. Il jouait sur des National le plus souvent, parfois une les Paul Junior, et le genre de guitares à caisse et résonateur métalliques que fabrique Trussard semblait tout indiqué. Couleur crème, avec des roses en motif sur les parties métalliques, elle ne quittera pas son étui en croco et restera dans l'atelier d'Echo Park à Los Angeles. Ne restent de sa visite que des photos, où il n'a plus que la peau et les os mais sourit d'un air farouche.
La guitare lui fait comme un vaisseau funéraire viking dont ne s'échapperont plus aucune fumée, ni aucune note.
Philippe Garnier in Libération, 27 novembre 2005
22 novembre 2005
The Waterboys / Karma to burn
Ce disque est parfait. Il servira de best of à ceux qui ne connaissent pas l’œuvre et la carrière des Waterboys. Pour les autres, ceux qui ont manqué les derniers épisodes, il servira de session de rattrapage. Pour les fans, ils sont nombreux je le sais, ceux qui guettent fébrilement une apparition discographique ou scénique de Mike Scott, ils seront comblés, comme à chaque fois. Au chapitre des fans transis, le récent coming out de Cali dans les inrocks mérite le détour tant il parvient à retranscrire la ferveur et la connivence émotionnelle de l’écossais et du perpignanais.
Premier album live officiel des Waterboys, « Karma to
Burn » ressemble donc à s’y méprendre à un best of. Pas de nouvelles
chansons à se mettre sous la dent mais les relectures proposées permettent de réévaluer
certaines chansons qu’on n’aurait pas
forcément choisies spontanément (« Glastonbury Song », « My dark side»). Deux reprises, le « Come Live With Me » des frères
Bryant, joué régulièrement en concert depuis longtemps, qui trouve
naturellement sa place ici et un traditionnel irlandais « a song for the
life ».
Le retour du violoniste Steve Wickham permet de raviver la
flamme allumée lors de la sortie de « Fisherman’s Blues »
(définitivement l’un des cinq meilleurs disques des vingt dernières
années !) et Mike Scott s’impose comme un guitariste impressionnant (entre
Neil Young et Tom Verlaine pour situer), j’ai pas compté mais le solo sur
« The Pan Within » doit durer au moins cinq minutes et on peut
légitimement le trouver passionnant. Surtout, il chante toujours comme si sa
vie en dépendait et les versions des classiques que sont
« Fisherman’s blues » (la chanson), « Bring ‘em all in »
permettent de les chérir à nouveau, comme au premier jour, comme si le temps n’avait
pas fait son oeuvre.
